Elisabeth Roman

Fondatrice du magazine Tchika, Elisabeth Roman assume pratiquement toutes les responsabilités dans la création du trimestriel, de la conception des articles jusqu’à la réalisation de la maquette. Elle m’a accordé une interview pendant le confinement, afin de faire le bilan sur la première année d’un magazine pour fille pas vraiment comme les autres et qui, à coup sûr, aura une longue vie.

Elisabeth Roman (pour le challenge « un poupon » qu’elle a lancé pour un garçon à Noël)
Magazine Tchika n°1

Delphine Bourbon : Pouvez-vous me parler de votre parcours ?

Elisabeth Roman : Après un BAC scientifique j’ai fait des études de physique à la faculté et je me suis retrouvée en maîtrise complètement désespérée parce que je me demandais ce que j’étais venue faire ici. Un jour, j’ai retrouvé une ancienne élève qui était avec moi en licence, je lui ai demandé ce qu’elle faisait maintenant, à l’époque j’étais à Nice, elle m’a répondu qu’elle faisait des études de journalisme scientifique à Paris, et cela a été une révélation pour moi, je me suis dit : « c’est ce que je veux faire ». Donc, je suis venue à Paris faire des études de journalisme scientifique et ensuite, très vite, je me suis orientée vers le journalisme pour enfants. En ce qui concerne mes expériences professionnelles les plus marquantes, j’ai été rédactrice en chef de l’émission scientifique Atomes crochus sur « Canal J », ensuite pendant dix ans, j’ai été rédactrice en chef du magazine papier Science & Vie découvertes, donc la science et la vie pour les 7-12 ans. Enfin, il y a deux ans, je suis partie du magazine parce que c’était devenu une routine ; en dix ans j’avais fait le tour, et il y a un an en juin j’ai créé le premier numéro de Tchika, et j’ai commencé à y penser environ un an avant. Donc, cela fait deux ans que je suis dans l’aventure Tchika.

DB : Présentez-moi l’équipe de votre magazine ?

ER : L’équipe est très réduite parce que lorsqu’on débute un projet soit on fait des emprunts et, nous avons une équipe complète soit on commence à faire un maximum de choses par nous-mêmes et, ensuite, au fur à mesure du temps on engage des gens. Globalement, moi au départ, j’ai commencé à faire entièrement le magazine, que ce soit la maquette, l’écriture de texte et tout ce qui est la gestion d’un magazine, c’est-à-dire les abonnés, les envois par la poste… Aujourd’hui je travaille parfois avec Sophie Perrot qui est pigiste. Isabelle Mandrou qui est très importante, c’est une illustratrice avec laquelle je travaillais déjà sur Science & Vie découvertes depuis des années, elle a créé les Tchikas et fait des illustrations dans le texte. J’ai aussi une psychologue Raphaëlle Strippe qui répond aux questions des Tchikasdans la partie « Questions des Tchikas ». Donc, vous voyez mon équipe est très limitée, moi, je travaille à plein temps sur le magazine et je fais appel à des personnes en qui j’ai totalement confiance et qui apparaissent dans des parties que je ne maîtrise pas. Il y a aussi une personne qui est très importante pour moi qui est Marlène Reux qui est un peu mon associé pour tout ce qui est financier, réflexion sur le marketing… Elle n’est pas du tout dans l’éditorial.

DB : Vous assumez presque toutes les fonctions dans votre magazine. Comment vous organisez-vous ?

ER : C’est un peu compliqué, c’est de 8h du matin à 2h du matin, depuis un an et demi maintenant. C’est beaucoup de travail, de plus, je suis beaucoup sur les réseaux sociaux, puisque je ne suis pas en kiosque, je parle aux lectrices, aux futures lectrices, aux lecteurs (puisqu’il y a aussi quelques garçons qui lisent le magazine) ainsi qu’à leurs parents, leurs grands-parents, les oncles, les tantes… donc cela me prend beaucoup de temps. Je vous avoue que je n’ai pas forcément un emploi du temps très carré, du style, je commence tel jour, je fais ça… Il arrive que je fasse une liste, mais généralement à un mois de la publication du magazine j’arrête beaucoup d’activités annexes pour me consacrer qu’au magazine, puisque je fais les maquettes et les articles, j’ai quand même besoin de beaucoup de temps pour tout faire.

DB : Avez-vous rencontré des difficultés pour créer votre magazine et en rencontrez-vous encore aujourd’hui ?

ER : Non, c’est-à-dire quand on est très motivé par quelque chose, cela vous porte. J’ai eu un élan incroyable auquel je ne m’attendais pas, beaucoup de gens ont participé à mon crowdfunding (financement participatif). La presse m’a suivit d’une façon incroyable, alors que je ne connaissais pas les journalistes qui ont fait le « buzz ». Donc, au départ, j’ai juste été étonnée par le soutien que j’ai reçu et cela fait un bien fou. La seule difficulté que j’ai eue, en fait, c’était d’expliquer pourquoi le magazine était fait pour les filles. C’est toujours un peu difficile à justifier et ce n’est pas encore forcément compris par tout le monde. Donc, aujourd’hui puisque je vois qu’il y a quelques lecteurs masculins, je précise que c’est aussi pour les garçons. Mais les critiques ont plutôt été à ce niveau-là et c’était assez dur à justifier parce que, pour moi, il y avait une envie « de contrer » cette presse dite pour filles, qui ne me convenait pas du tout, donc, pour la contrer il fallait être sur le même terrain. Il y avait aussi une volonté de féminiser toutes les phrases parce que dans tous les magazines ou journaux, elles sont toutes masculinisées finalement, dans un magazine pour enfants par exemple on va dire : « tu es prêt » et non « tu es prête ». Il y avait aussi cette envie, parfois, de non-mixité pour que les filles aussi se retrouvent dans un univers à elles. Tout cela ce sont des choses très difficiles à expliquer et souvent je reçois les mêmes réflexions : c’est sexiste… Il y a heureusement, tout une partie des lecteurs qui comprend très bien que pour moi le magazine est d’abord pour les filles, mais dedans évidement, il y a des garçons qui le lisent et qui aiment.

Magazine Tchika n°2

DB : Et justement puisqu’il n’y a pas de rubriques purement féminines, les garçons peuvent aussi s’y retrouver.

ER : J’avais vraiment envie de dire : « c’est pour vous les filles », vous voyez. Et aujourd’hui je rajoute : « aussi lu par des garçons ». J’avais envie qu’à un moment donné, elles se retrouvent dans un lieu à elles, comme, par exemple, en Islande il y a des écoles qui ont décidé que les filles et les garçons ne se retrouvaient qu’une heure par jour, parce qu’en fait on se rend compte que parfois la mixité se fait au détriment des filles. Mais je ne suis pas du tout sexiste, d’ailleurs, je parle des garçons. Dans le dernier numéro j’explique pourquoi on dit que les garçons ne doivent pas pleurer. J’avais seulement envie que les filles se retrouvent dans leur univers à elles. Parfois, on a besoin de ça pour se retrouver plus en mixité par la suite.

Magazine Tchika n°3

DB : Vous avez été rédactrice en chef de plusieurs magazines avant d’ouvrir le vôtre. Sur quels critères avez-vous toujours choisi vos maquettistes pour la mise en page de vos magazines ?

ER : J’ai longtemps travaillé avec la même maquettiste et quand je suis arrivée dans l’équipe elle était déjà présente. Je me suis toujours très bien entendue avec elle. Pour moi, dans les magazines pour enfants la maquette prime avant le texte, c’est-à-dire que la maquette pour enfants ne se fait pas une fois qu’on a les textes et les images. C’est important de travailler l’idée avec le maquettiste, contrairement aux magazines pour adultes où nous avons souvent quelque chose de très calibré, dans les articles pour enfants, il y a toujours un univers à imaginer. Par exemple, si le sujet est le sommeil, nous faisions une réunion de travail où nous discutions avec le maquettiste, l’iconographe et le rédacteur de ce que nous faisions pour parler du sommeil et nous nous disions qu’on pourrait imaginer un show avec quatre professeurs qui vont chacun raconter une partie du sommeil et donc nous décidons que ce sera sur une scène… Vous voyez au début on fait un rough, on en parle et ça permet de dire il faudra quatre photos, le texte doit être comme ça, le rédacteur fait un peu de recherches avant le rough sur le sujet pour permettre d’avoir une idée et ensuite comme ça l’iconographe sait combien il doit trouver de photos, le rédacteur connait la longueur de son texte et le maquettiste sait comment sera organisé l’article. Pour moi la maquette se fait autour d’une réunion.

DB : Vous faites vous-même les maquettes de votre magazine. Avez-vous une formation dans le domaine de la PAO ?

ER : Non, jamais je n’ai eu de formation de maquettiste, malgré tout, pendant dix ans, j’ai travaillé en collaboration autour de la maquette et du rough avec la maquettiste qui elle avait une formation maquettiste de presse, donc cela m’a donné les bases, (les choses à faire et à ne pas faire) parce que quand on discute, bien évidemment, on apprend. Ensuite, ce qui m’a beaucoup aidé c’est le fait d’être à côté de la maquettiste quand nous discutions des changements à faire sur la maquette, je la voyais faire les modifications sur InDesign en même temps et ce qui est intéressant c’est le fait que j’ai enregistré toutes les manipulations sans m’en rendre compte. Par la suite, le jour ou j’ai ouvert un fichier InDesign j’ai su automatiquement ce que je devais faire. Donc d’une certaine façon j’ai eu une formation sans m’en rendre compte. Après ce n’est pas pour dénigrer les maquettistes, quand j’ai débuté je n’avais pas le budget pour prendre un maquettiste, mais cela ne veut pas dire que, plus tard, je n’embaucherais pas. C’est seulement que mon but était de faire pérenniser mon magazine, pour qu’à l’avenir je puisse embaucher des gens que je ne serais pas obliger de renvoyer rapidement parce que je n’aurais plus les moyens. Mais en attendant j’aime beaucoup faire les maquettes et je trouve que c’est un métier très intéressant parce que les lecteurs ne s’en rendent pas compte mais c’est la maquette qui donne envie de lire le magazine. Et en même temps c’est un métier très compliqué aussi, car quand on est professionnel dans une rédaction tout le monde (l’éditeur, le rédacteur en chef…) aura un mot pour critiquer la maquette.

Magazine Tchika n°4

DB : Est-ce que votre budget est le même pour chaque magazine ?

ER : Oui, j’ai de l’argent sur mon compte, je sais que cet argent je dois le diviser par quatre pour faire quatre magazines mais j’en laisse un peu pour le cinquième et je gère comme ça. Les journalistes qui travaillent pour moi sont toujours bien payés, c’est-à-dire que je refuse de faire travailler des gens gratuitement, chose qui peut se faire parfois sur des lancements de magazines. Je choisis plutôt d’engager peu de pigistes et de bien les payés plutôt qu’en engager beaucoup et de les payés moins bien. Donc je préfère travailler beaucoup plus et travailler avec des gens en qui j’ai confiance et qui auront un bon salaire.

Magazine Tchika n°5

DB : Quels sont les projets pour votre magazine et pour vous ?

ER : Bien sûr le magazine Tchika va continuer. Je voulais créer Tchikita pour les plus petits mais avec le problème de confinement, à l’heure actuelle, c’est plus difficile pour moi de me concentrer. Je pense que Tchikita sera un magazine plus mixte autour de l’univers des enfants, de l’égalité… Peut-être lancé d’autres types de magazines, mais pour le moment Tchika occupe beaucoup de mon temps, il n’a même pas un an donc je prends mon temps. Je ne suis pas vraiment en mode start-up en me disant : « il faut gagner un millions à la fin de l’année ». L’idée pour moi est de pouvoir en vivre et que les gens puissent en vivre. C’est important je pense, pour garder l’énergie, de ne pas lancer plein de choses en même temps. L’idée, pour moi, ce n’est pas de lever des millions, c’est de faire en sorte que cette marque existe et qu’elle dure, son nom a été aussi quelques chose de très important pour moi à trouver. Je voulais quelques chose qui soit pérenne et aujourd’hui mon plus grand plaisir c’est quand les lectrices s’appellent, d’elles-mêmes, les Tchikas. Ça correspond à des filles qui ont découvert qu’elles voulaient vivre dans un monde plus égalitaire demain, et de cela, en toute humilité, j’en suis très fière. Donc je travaille un peu à l’ancienne, c’est-à-dire que je prends mon temps.

DB : J’ai découvert sur internet que vous vouliez faire des ateliers. Pouvez-vous m’en dire quelques mots ?

ER : Oui j’en ai fait effectivement. Mais je pense à l’avenir que je créerai plus des formations pour ateliers plutôt qu’en faire moi-même, parce que c’est quelque chose de très chronophage. Mais c’était très passionnant parce qu’on récupère beaucoup d’informations. Quand vous demandez à des enfants de dessiner en trois minutes chrono une fille ou un garçon, à 80 % il y aura toujours des filles en robe rose et des garçons en pull bleu, donc c’est très intéressant. Mais en même temps, moi aujourd’hui je me concentre sur mon temps. Donc je n’en ferai peut être plus mais je le ferai faire par d’autres personnes.


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